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L'industrie éolienne, une logique coloniale

éoliennes Tehuantepec
Sin embargo, journal en ligne mexicain (janvier 2018).

« Les organisations civiles ont sollicité la SCJN (Cours suprème de justice nationale) pour demander révocation des permis et annulation du projet de Eolica del Sur à Juchitan, Oaxaca. Edmundo del Pozo Martinez, de l'organisation Fundar, souligne que "la décision de la cour pourrait transmettre un signal aux investisseurs et aux entreprises qu'ils ne peuvent pas nuire aux droits des peuples natifs." »
« Réserve d'indiens » ou modernité ?... Une alternative anémique

Le conseiller municipal de Mercœur précédemment cité limite le choix face aux parcs éoliens à une alternative simpliste pouvant être résumée ainsi : soit un immobilisme figé avec mise sous cloche et folklorisation des campagnes, soit une certaine modernité, un certain dynamisme, un certain afflux monétaire. Or, cette alternative est fort incertaine. Un minimun de sens commun conduit même à la considérer comme fallacieuse et totalement distordue. — Il est tout à fait négatif et presque calomnieux de sous-entendre que les campagnes où s'implantent les parc éoliens sont stagnantes. On y constate au contraire, à divers degrés, une vie économique et sociale digne d'intérêt. Les pratiques associant tradition et innovation y sont fréquentes. La maîtrise du terrain rencontre volontiers un attachement et un engagement local de la part de nombreux habitants, réseaux associatifs et acteurs économiques. En outre, la vie locale trouve fréquement des interlocuteurs valables au sein de nombreuses institutions. — Quant aux installations de parcs éoliens, elles interviennent dans un effet de contournement et de destabilisation de l'existant, elles pèsent sur ses fragilités et n'apportent aucune perspective de développement durable. Pire, c'est une tendance au sous-développement que favorisent ces implantations, avec perte d'attrait, perte d'attractivité, dégats collatéraux sur le plan social, risques écologiques, phénomènes de dépossession.

Le sous-développement induit par les grandes implantations surgies de l'extérieur et tournées vers l'extérieur, avec soupoudrage financier et effets de rente, nous conduit à la logique de la colonisation et nous invite à examiner l'image donnée, sous forme de boutade, par le conseiller municipal de Mercœur. — A l'opposé du cliché selon lequel refuser les implantations éoliennes serait adopter un destin de réserve d'indiens, c'est accueillir les parcs éoliens qui équivaut précisément à tomber dans une situation d'indiens colonisés.

Mépris social et éthnocentrisme

L'ignorance de la part d'occidentaux vis à vis des peuples autochtones extra-européens ressemble fort à la coupure de la société urbaine dans sa version la plus imbue d'elle-même vis à vis du monde rural. Derrière l'ignorance pointe la condescendance. L'image caricaturale de l'indien fossilisé, alcoolique et paresseux, rejoint l'effet "Ya bon Banania" vis à vis des Africains et l'effet Bécassine vis à vis des Bretons. Le vrai primitif n'est-il pas celui qui prend les autres pour des primitifs ? Recourir à une image d'indien attardé, passivement consigné dans un parc exotique, c'est révéler une confusion dont il ne faut pas s'étonner chez des élus prêts à brader leur territoire. L'indien soumis et dupé est celui qui acccueille les escrocs de l'industrie éolienne. L'indien citoyen est la figure réelle de l'autochtone lucide, riche d'un profond développement spirituel, défenseur des intérêts de sa communauté et porteur d'une vision universelle.

Des communautés indigènes d'Amérique, et particulièrement celles du Mexique, sont depuis plusieurs années violemment confrontées aux entrepreneurs de l'industrie éolienne et se révoltent contre une nième colonisation.
oaxaca
Entre le golfe du Mexique et le Pacifique, l'Isthme de Tehuantepec (état du Oaxaca). Document Wikipedia.


Voici, à travers une rapide revue de web, des échos de la résistance courageuse et éclairée que mènent, face à l'obscurantisme des multinationales de l'énergie, les autochtones de l'Isthme de Tehuantepec.
(Certaines vignettes ci-dessous sont en lien avec des traductions .)


Lointain et proche, le panorama prélevé chez les zapotèques de l'état mexicain du Oaxaca peut nous aider à prendre la mesure de la fausse modernité et des vrais dégats imposés par les industriels de l'énergie. Combattre le réchauffement climatique par de tels moyens c'est combattre le mal par le mal. La réussite de ces projets c'est l'enrichissement pour quelques-uns, l'appauvrissement pour les autres, la chute de territoires somptueux dans un état déchu.

L'industrie éolienne correspond à un secteur de l'industrie stratégiquement reconverti dans un projet de transition fictionnellement écologique et réellement monstrueux.

Au Oaxaca comme dans l'Aveyron, défendre les territoires, c'est rejoindre l'universel à partir du local. Face au prêt-à-penser de l'industrie verte, réduire l'écologie au seul indicateur CO2 c'est se condamner à l'emprise renouvelable des empires industriels.

Transition pour continuité

La transition énergétique est une notion insuffisante, conçue sur mesure pour des prédateurs qui organisent leur plan d'action sans état d'âme. Diversifiant leur outil productif, les "majors" de l'énergie se saisissent de cet objectif et sont prêtes à repartir pour un nouveau cycle d'expansion, ce qui tombe bien face à l'épuisement de la phase précédente basée sur le pétrole. Et les voici résolues à sacrifier allègrement tout arrière-pays zapotèque, languedocien ou auvergnat qui se présente !

La transition énergétique, un tremplin pour l'hyper-industrie

En réduisant l'enjeu environnemental à un seul paramètre et en niant les dégradations collatérales, l'idéologie de la croissance verte refoule la violence localisée et mondialisée de la transition énergétique.

L'ampleur de ce qui nous menace n'est pas pris en charge par les slogans actuellement en vogue. La pensée unique d'une culture urbaine satisfaite à bon compte et d'une culture rurale à la remorque demeure sous la tutelle des auteurs du désastre. Aucun des porte-voix reconnus de la transition énergétique dite croissance verte ne semble contester la vision du monde soutenue par les tenants de la compétition industrielle.

L'industrie privée et dérégulée a causé un gâchi planétaire qu'elle ne peut résoudre sans faire surgir de nouveaux problèmes aussi graves que les précédents.

C'est seulement en s'appuyant sur le terrain et non en accélérant sa déstructuration qu'on peut rechercher des solutions favorables au cadre de vie, au social, à la démocratie, à la nature et à l'humain.

S'opposer à ces implantations éoliennes massives et indiscriminées n'est-ce pas l'occasion d'envisager, dans l'indépendance, les continuités valables et les ruptures nécessaires dans nos manières de vivre, dans notre façon de faire société ainsi que dans le mode de production des richesses nécessaires au bien-être ?
« Los parques eólicos generan prosperidad en Oaxaca,
pero no para todos »
Juchitan, éoliennes
The New York Times en Español (1 de agosto de 2016) Victoria Burnett.
« Les parcs éoliens générent la prospérité dans le Oaxaca,
mais pas pour tous »

Cet article expose le cas de La Ventosa, où un grand nombre d'habitants de cette cité majoritairement zapotèque manifestent leur opposition au projet de création d'un des plus grands plans éoliens d'Amérique latine. Les parcs éoliens sont déjà nombreux sur le secteur. L'opérateur principal est ici Iberdrola, multinationale espagnole contrôlée notamment par un fond souverain qatari.

« Huit ans après l'engagement du Mexique à lutter contre le changement climatique - ce qui a engendré une fièvre pour l'énergie éolienne dans l'Isthme de Tehuantepec - ceux qui vivent dans les communautés indigènes pauvres sont divisés quant aux bénéfices de la révolution écologique. Certains rejettent massivement les projets éoliens. (...)

Ce cas souligne la nécessité d'équilibrer les désirs d'énergie propre avec les préoccupations de ceux qui possèdent les terrains qui la produisent, dit Beatriz Olivera, une ingénieur qui pendant plusieurs années a dirigé la campagne sur le changement climatique de Greenpeace Mexique.

Elle ajoute : "Nous voulons de l'énergie éolienne, mais pas à n'importe quel prix".

Iberdrola, l'entreprise espagnole propriétaire d'un parc éolien situé derrière la maison de Piñeda, a pavé des routes et construit un égout comme preuve de son investissement social dans la région. (...)

Cosme Vera, 69 ans, qui loue 40 ha à Iberdrola pour 2 900 dollars par mois a pu rénover sa ferme et installer l'air conditionné. Il dit que le loyer reçu de la part d'Iberdrola est quatre fois ce qu'il gagnait en cultivant le sorgho.

Mais tous n'ont pas prospéré. Les parcs éoliens génèrent un boom d'emplois pendant la construction, mais ensuite, l'impulsion se perd et plus rien n'est généré, disent experts et résidents.

Ceux qui ne sont pas propriétaires n'obtiennent pas d'argent, dit Piñeda, un ouvrier agricole. Sa rue n'est pas pavée et sa maison ne dispose pas d'eau courante. Il n'a pas pu payer l'électricité et le fournisseur l'a laissé sans lumière pendant huit mois.

Avec la main, il imite le souffle du vent. Les fruits des turbines "passent par ici et ne laissent rien." »

La suite de l'article évoque les dégâts sur la vie quotidenne, le creusement des divisions, l'accroissement des inégalités entre les bénéficiaires des retombées financières et les autres. Il est aussi question des menaces reçues par les opposants, et de la corruption qui détourne les subsides données par les entreprises. L'article évoque aussi la lutte menée les associations sur le terrain du droit .
<« Bettina Cruz, perseguida por su oposición a proyectos eólicos »
Juchitan, éoliennes
La Jornada (21 de enero 2018) Diana Manzo.
« Bettina Cruz, menacée pour son opposition aux projets éoliens »

Éléments de contexte : Le 24 juillet 2018, un militant des peuples indigènes, policier communautaire et opposant aux parcs éoliens, Rolando Crispín López, a été assassiné. — La compagnie éolienne Eolica del sur est un consortium basé à Mexico dans lequel ont investi le japonais Mitsubishi et le fond d'investissement australien Maquarie. Le fond de pension néerlandais PGGM a quitté le capital de cette société en 2016 pour les retards, le manque de rentabilité et à cause de l'opposition des "indiens locaux". — Le 14 novembre 2018, la Cour suprême a finalement rejeté le recours de l'organisation de Bettina Cruz (ce recours contestait la régularité de la consultation organisée précédemment)...

« La Commission interaméricaine des droits Humains a récemment ordonné au Mexique d'organiser de manière immédiate la protection de Bettina Cruz et de sa famille. (...)

Sa lutte n'est pas contre l'énergie renouvelable mais contre la manière d'opérer des entreprises transnationales qui, conjointement avec le gouvernement mexicain, se sont approprié les terres par explusion, violence, menaces et harcèlement.

En 2012, Bettina Cruz a été emprisonnée alors qu'elle participait à une lutte contre les hauts tarifs et qu'elle fut accusée de délit "contre la richesse nationale et privation illégale de liberté". Après quatre années, elle fut absoute de toute responsabilité.

Fille de la race binniza (descendante des nuages, en zapotèque), Bettina est originaire de Juchitan, dans l'Isthme de Tehauntepec. Elle a étudié l'ingéniérie agricole à l'Université de Mexico (UNAM). Depuis plus de 35 ans, elle défend les droits humains.

Elle n'a pas cherché à être défenseur des droits humains, elle s'est résolue à le devenir en constatant les injustices et les dépossessions exercées à l'encontre de son peuple. "Les entrepises arrivent sans demander l'autorisation, la nuit, trompant, promettant développement, emploi... et le plus triste, elles ont divisé le peuple."

La lutte actuelle pour laquelle a été saisi la Cour supême de justice de la nation (SCJN) est contre Eolica del Sur, filiale de Mitsubishi, qui construit un parc éolien à Juchitan et El Espinal.

Eolica del Sur fut la première entreprise, avec l'appui de trois niveaux politiques (le Mexique est un état fédéral) à réaliser, en 2014, une consultation indigène. Cependant, Bettina et son organisation déposèrent un recours avec l'argument que les opérateurs avaient manipulé et violé les standards internationaux selon la Convention 169 de l'Organisation internationale du travail.

"La consultation fut une manipulation, en premier lieu car il n'y a pas eu d'information préalable et contradictoire. Ainsi, nous avons déposé un recours en septembre 2015 et le juge nous donna raison. Néanmoins, en février 2016, un nouveau juge a validé la consultation. Pour cette raison, nous avons décidé de porter l'affaire devant la Cour suprême de justice de la nation (SCJN) "

"Les entreprises éoliennes n'abandonnent rien de leurs gains. Elle viennent profiter de notre vent et 80 % de leurs profits repartent vers leur pays, 19 % servent à acheter leurs équipement, et 1 %, elles le reversent à nos arrendatarios (terme signifiant normalement locataire mais difficile à comprendre ici). La population ne tire aucun bénéfice. L'électricité est la plus chère du pays, en plus de la division sociale crée par les entreprises."

Bettina est membre du Réseau national de résistance civile du conseil indigène de gouvernement. (...) Elle a demandé de soutien de voix internationales face aux menaces et aux violences auxquelles elle doit faire face pour défendre sa terre et son territoire. »

Lien vers série d'articles récents (avril 2019) publié dans le quotidien La Jornada sur le contexte de la politique de transition énergétique dans le sud du Mexique : La Jornada (édition pays maya). 2 3 4 5 6

(D'autres articles sont en cours de traduction.)